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Pour qu'une chanson m'aille

Démêler puis recroiser trame et chaîne

Trucmuche compare Brassens et Brel afin de mettre en évidence deux manières de peaufiner une chanson. Il m'explique : Jacques Brel ajustait les chansons sur scène comme un comédien rôde son rôle au théâtre; son interprétation se bonifie chaque soir. Il polit dans l'action. Quand la chanson, après les modifications apportées au vif et au fil de son éxécution, accouche des mots justes, permet les bons gestes et s'accorde la meilleure cadence possible, elle est prête à être mise en conserve, c'est à dire à figurer sur un disque. Oui, dis-je, sauf pour l'ultime album, le bleu, celui des Marquises. Brel a chanté, réplique Trucmuche, avec l'orchestre, simultanément, comme s'il était sur une scène. Il a réponse à tout. Je le soupçonne même d'aimer planter trois points d'exclamation pour borner ses phrases. Point barre. 

Georges Brassens, lui, réattaque Trucmuche, ne livrait sur scène que des chansons achevées, longuement et minutieusement montées, ressort après ressort, roue après roue dans son atelier d'horloger-poète. Sur scène, pas de mise en scène, tout est là dans le petit mécanisme. Soyez attentifs, mesdames et messieurs, au tic-tac qui sort du coffre de la guitare, de la moustache du bonhomme et du balancement de la contrebasse. L'image de l'horloger est de mon cru, Trucmuche filait la métaphore du boulanger : la farine, le levain, la cuisson, etc. Je le soupçonne de lorgner langoureusement sa boulangère.

Trucmuche est fier de sa démonstration. Il aime dire : il y a deux manières de faire... ; il existe trois écoles... Il compartimente : les amis des chiens, ceux des chats ; les fans des Beatles, les mordus des Rolling Stones... Il questionne : tu es Spirou ou Tintin ? Gauche, droite ou centre ? France Inter ou Europe 1 ? Thé ou café ? Mer ou montagne ? PSG, OL ou OM ? Essence, diésel ou électrique ? Voile ou vapeur ? Polar ou thriller ? Chanson qui danse ou chanson qui pense ? La liste est longue et épuisante.

Je laisse Trucmuche à ses statistiques et avec - cela va de soi - une modestie toute de rigueur, je farfouille dans mon petit stock de chansons. Je trouve, entre autres, des chansons achevées mais ratées. L'idée originelle promettait beaucoup mais le résultat fut décevant. Je mets la main sur des chansons qui ne me correspondent plus ni dans leur forme ni dans leur contenu. Cependant parmi cette sélection j'isole une poignée de chansons reprises ou plus exactement reprisées. Détricotées et retricotées. Ce, souvent à la demande des fidèles - il en est - qui me font l'amitié d'oublier combien mes primes essais regorgeaient de balourdises et de maladresses du temps où je m'appelais Machin. Désormais j'ai le temps et la patience de ne plus me satisfaire des premiers jets. 

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Ainsi, pour les surprendre et séduire, en avril 2016, à l'Equateur (Saint-Galmier, Loire) - un caveau où l'on sait que l'on joue trop fort dès que le salpètre se détache de la voûte - je présentais une nouvelle version de L'AUNE DU VENT (la troisième, me semble-t-il). Interprétation bien loin de l'enregistrement de jadis sur vinyle. S'il fallait sauver un seul vers de ce texte, ce serait : "Sans départ nulle vie ne prend l'aune du vent", pardon pour cette rapide autosatisfaction, mais j'ai plaisir à dire (chanter) cet aphorisme-là.

Ce soir-là, une personne anonyme a tendu un appareil pour saisir le moment. La vidéo (voir ci-dessous) livre une image de piètre qualité. Tant pis, le son est acceptable. De toute façon, on appréciera l'accompagnement de la contrebasse conduite par Yannick Prudent.

Dans cette chanson-là, me semble-t-il, la nouvelle version m'allait bien. J'étais à l'aise dans ce costume du gugusse épris de rupture avec un passé étriqué autant par la routine que l'amitié clanique.